jeudi 13 octobre 2011

Pour la violence en littérature : Il vous faudra nous tuer, de Natacha Boussaa


Il est probablement difficile de rentrer dans le premier roman de Natacha Boussaa, sorti chez Denoël en septembre 2010, pour un libraire ou un journaliste qui doit parcourir très rapidement les centaines de nouveautés d’une rentrée littéraire. L’on a très vite l’idée de le qualifier de « roman du CPE » ou de « récit d’une génération sacrifiée » ; ces deux thèmes conduisent en effet l’histoire qui nous est racontée et que se contentent paresseusement de résumer les quelques articles qui s’y consacrent.
On risque en outre de buter sur les clichés langagiers et les phrases nominales qui apparaissent presque à chaque page – le « divorce avec les élites » ou la désignation des magazines comme des « torchons », par exemple –, tandis que certaines idées pourraient paraître franchement archaïques – « j’ai appris combien le travail aliénait. » Certains lecteurs risquent même d’abandonner le livre pour ces raisons, de manière d’ailleurs compréhensible : le français des romans est souvent lamentable, y compris dans les grandes maisons.

Rejeter ce roman serait toutefois une erreur, car plusieurs éléments infirment immédiatement l’hypothèse qu’il s’agirait d’un texte superficiel et mal écrit. Aux clichés langagiers et aux phrases simples s’opposent la syntaxe et la brutalité du titre (inspiré de Chateaubriand, mais peu importe), Il vous faudra nous tuer. Les premières pages montrent clairement que l’auteur, loin de se complaire bêtement dans un langage simpliste, a choisi et a travaillé une langue directe et crue, d’ailleurs peu habituelle (sauf dans les innombrables romans trash dont nous sommes gavés) et donc perturbante.
« Faux sourire. Fausse politesse. (…) Attifée en hôtesse, je crève derrière le comptoir de réception d’un building de verre. (…) Je prête attention à tous les cadres supérieurs, directeurs de service, assistants et autres sommités qui entrent dans le hall, incessant ressac d’insectes. »
Cette langue a du rythme, et la comparaison des cadres avec des insectes cesse d’être un cliché dans la mesure où ces cadres viennent d’être qualifiés de « sommités »,  mot central de la phrase. Son ironie brutale voire basique signifie que le livre évitera absolument les euphémismes et figures de style qui servent à suggérer, donc refusera la mollesse de la littérature dominante. Ce choix est évidemment cohérent avec la radicalité des personnages, qui affrontent la police à la fin de manifestations. Pour autant, le roman ne vise pas – surtout pas – à démontrer une thèse, à défendre une idéologie. Il montre, avant tout, des personnages révélateurs d’une situation sociale.

L’évocation récurrente d’Antonin Artaud, dès la deuxième page, est également cohérente avec ce choix d’un langage direct et d’une radicalité. Elle confirme en outre la présence d’une dimension métalittéraire, d’une réflexion sur la littérature, et le choix d’une certaine marginalité. Cette cohérence se voit également dans la parenté entre le langage d’Artaud et celui du roman. En particulier, les phrases d’Artaud, qui est souvent cité, commencent souvent par « Et », juste après un point. Boussaa aussi use très fréquemment de cette syntaxe, qui permet de relancer constamment le propos.
Celui-ci est d’ailleurs soutenu, à deux égards, par la présence d’Artaud. Premièrement, la narratrice est une hôtesse d’accueil d’une grande entreprise qui lit Artaud en cachette de ses collègues et de sa hiérarchie : la littérature est donc subversive (donc ne peut pas être trop gentille) dans le monde de l’entreprise ; les livres font « mauvais genre »,  ils sont « obscènes, répugnants » et pires, dit la narratrice, que des revues pornos. Or ce constat est cohérent avec l’ironie déjà mentionnée envers les cadres supérieurs. Ceux-ci étant de fausses « sommités » au regard de la littérature tout en étant les véritables sommets économiques de notre société, il en découle que nous ne vivons plus dans un monde civilisé et que le roman doit, nécessairement, être violent.
Deuxièmement, c’est pour Van Gogh, le suicidé de la société qu’Artaud est convoqué, un texte que la narratrice définit comme « un véritable poème politique ». Il apparaît rapidement dans le roman de Boussaa que ses personnages, bien qu’ils occupent souvent des emplois précaires, ne correspondent aucunement au cliché d’une génération sacrifiée et victime du libéralisme, ce qui serait une banalité. D’une part, ces personnages ne se plaignent pas de leur situation. Ils ont conscience de deux choses : c’est la société qui les suicide ; ils sont des survivants, comme en témoigne la liste d’amis morts ou « fracassés » que dresse le roman à la page 38. D’autre part, Il vous faudra nous tuer suggère que la précarité peut être choisie librement (un personnage l’affirme) ou bien qu’elle constitue une nécessité pour ceux qui tiennent à vivre avec autant de lucidité, de liberté et de dynamisme intellectuel que possible. Artaud est cité à ce sujet : « un aliéné authentique, c’est un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain. »
Or une violence découle forcément de cette attitude, notamment une violence langagière, qui se manifeste à la fois dans les phrases crues du discours indirect, dans les slogans des manifestants (même leur éventuelle fantaisie est offensive : « CRS en colère ! Le pastis il est trop cher ! ») et dans les énumérations brutes de faits qui terminent de nombreux chapitres (« A Grenoble, on arrête la circulation des tramways et on affronte la police. A Caen, on occupe le conseil régional, on immobilise le périphérique et on se heurte aux forces de l’ordre. »). 
Cette violence constitue évidemment une nécessité, puisqu’elle est mise constamment en regard de celle du pouvoir dominant, la violence de la police ou des supérieurs hiérarchiques, qui possède également un langage apparemment courtois mais extrêmement injonctif, à l’exemple de l’annonce d’emploi reproduite à la première page du roman : « Excellente présentation, dynamisme, rigueur, ponctualité, (…) capacité d’écoute et aisance relationnelle sont vos atouts, connaissances informatiques (Word, Excel, Internet Explorer) et anglais d’accueil exigés. » L’ironie est en l’occurrence que cette annonce concerne un emploi d’intérimaire mal rémunéré. Plus précisément, l’ironie de la narratrice constitue une arme – mais sensible et intelligente – contre le « cynisme » de cette violence :
« Quels que soient les emplois que j’accepte, le mépris des "hiérarchiquement supérieurs" glisse sur moi comme autant de grâce regagnée sur le monde. Oui, contrairement à ce que les télévisions rapportent dans les chaumières honnêtes, je ne fais pas partie de cette jeunesse qui vit dans la peur d’"un avenir terni par la sombre perspective du chômage, mais de celle qui aurait tout en main pour ce qu’on appelle "réussir", hormis le cynisme ou la naïveté nécessaires. »
Les guillemets de la narratrice soulignent d’ailleurs qu’elle s’oppose aussi à des clichés fréquents, en relevant le défi de montrer la complexité de la réalité. La violence, décidément, n’est pas un thème trivial.

Tout cela permet d’affirmer que le roman de Natacha Boussaa dépasse largement son apparence d’un texte superficiel et se caractérise par la cohérence entre un langage direct, une description de la violence sociale et une dimension métalittéraire. Il faudrait ajouter que la richesse thématique du livre tient également à des réflexions récurrentes sur les évolutions de Paris, qui s’embourgeoise et éjecte les morts dans les cimetières de banlieue.
C’est dire surtout que ce roman fonctionne. Il évite notamment l’écueil qui consisterait à montrer ses personnages précaires et révoltés parvenir à des actes politiques libérateurs, voire à une pensée émancipatrice. Si le roman aboutit à une conclusion, il ne s’agit surtout pas d’une orientation politique, mais d’une attitude sociale qui se caractérise par sa violence. Cela se lit d’ailleurs moins dans les passages politiques que dans le récit des relations amoureuses de la narratrice. Elle se détache progressivement d’un homme qu’elle définit par « sa modération, sa prudence » et acquiert ainsi la conscience qu’elle affirme au terme du roman :
« A quoi cela m’a-t-il servi jusqu’à présent d’être raisonnable, docile, polie ? J’ai toujours respecté les règles. (…) J’ai accepté des emplois stupides où des types d’une vulgarité crasse jouissaient de me donner des ordres. (…) J’ai accepté les bonnes manières. (…) J’ai accepté d’étouffer la violence qui, en réponse, sourdait en moi.  J’ai accepté de lire. Lire jusqu’à plus soif, parce que les mots étaient la seule substance capable, en moi, de tuer la rage. (…) Mais ce soir, c’est assez. (…) Le confort est un anesthésique puissant (…) Et je ne veux pas oublier (…) : je ne veux pas m’"intégrer". »
Nous lisons donc ici un roman de formation, où la sagesse qu’il faut acquérir se caractérise paradoxalement par un refus de la modération, y compris en littérature. Nous attendons donc avec impatience la suite de l’œuvre de Natacha Boussaa.

Qualifier Il vous faudra nous tuer de « roman du CPE » ou de « tableau d’une jeunesse en souffrance », même pour en faire l’éloge, serait donc une facilité, utilisée par le lecteur bourgeois (habitué à la courtoisie lisse de la littérature minimaliste ou psychologique, et convaincu, dans son grand appartement, que notre société fonctionne globalement bien) afin d’accepter la violence langagière inhabituelle qui  lui est imposée d’emblée. Nous constatons aussi qu’il serait réducteur et bête de résumer ces personnages à des victimes ou des déclassés ; le propos du roman est beaucoup plus précis.  
Il vous faudra nous tuer est d’ailleurs d’autant plus déroutant que ses personnages ne sont pas radicaux dans leurs mœurs ; ils ne se soûlent pas, ne sniffent pas, ne multiplient pas les partenaires sexuels, ce ne sont ni des artistes ni des punks ; ils sont capables de tomber amoureux et occupent, quand ils travaillent, des emplois très banaux. Le roman ne peut donc pas être classé dans une mouvance du roman cool ou tendance qu’incarne par exemple Lola Lafon. Son exigence de réalisme le rend beaucoup plus difficile d’accès, de même que l’exigence de son écriture, manifestement beaucoup travaillée et retravaillée (ce qui pourrait sembler normal de la part d’un écrivain, mais semble se raréfier.)
Un renouveau du roman français s’aperçoit donc peut-être dans le roman de Natacha Boussaa, dont la complexité l’a toutefois empêché d’obtenir une reconnaissance suffisante et de trouver son lectorat. Il faut désormais souhaiter qu’Il vous faudra nous tuer soit publié en poche : car ce lectorat, qui existe déjà, possède rarement, à coup sûr, les moyens financiers d’acheter des livres à 16 ou 20 euros – prix seulement accessibles aux lecteurs aisés, modérés, adversaires justement de la violence en littérature.


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